Pour entrer dans le vif de l’énigme de la création et de la pratique artistique, plus largement, je souhaite que nous entendions ensemble un texte, long, de Saint-John Perse. Je le dépose ici afin que chacun puisse y revenir s’il le souhaite. Le choix de ce Poète me paraît s’imposer par le thème de nos rencontres, guadeloupéen qui connut plusieurs exils, qui fit le métier de diplomate, qui se fit un nom (sur l’état civil, il s’appelait Alexis Leger). Dans Exil, il écrit :
« « J’habiterai mon nom » fut ta réponse aux questionnaires du port »
Le texte que je vous lis est tiré d’Amers, il nous parle, de façon vertigineuse et par la poésie, d’un certain rapport au savoir, à la découverte et à la création. Je ne commente pas davantage :
Ils m’ont appelé l’Obscur, et mon propos était de mer.
L’année dont moi je parle est la plus grande Année ; la Mer où j’interroge est la plus grande Mer.
Révérence à ta rive, démence, ô Mer majeure du désir…
La condition terrestre est misérable, mais mon avoir immense sur les mers, et mon profit incalculable aux tables d’outre-mer.
Un soir ensemencé d’espèces lumineuses
Nous tient au bord des grandes Eaux comme au bord de son antre la Mangeuse de mauves,
Celle que les vieux Pilotes en robe de peau blanche
Et leur grands hommes de fortune porteurs d’armures et d’écrits, aux approches du roc noir illustré de rotondes, ont coutume de saluer d’une ovation pieuse.
Vous suivrai-je, Comptables ! Et vous Maîtres du nombre !
Divinités furtives et fourbes, plus que n’est, avant l’aube, la piraterie de mer ?
Les agioteurs de mer s’engagent avec bonheur
Dans les spéculations lointaines : les postes s’ouvrent, innombrables, au feu des lignes verticales…
Plus que l’Année appelée héliaque en ses mille et milliers
De millénaires ouverte, la Mer totale m’environne. L’abîme m’est délice, et l’immersion divine.
Et l’étoile apatride chemine dans les hauteurs du Siècle vert,
Et ma prérogative sur la mer est de rêver pour vous ce rêve du réel… Ils m’ont appelé l’Obscur et j’habitais l’éclat.
*
Secret du monde, va devant ! Et l’heure vienne où la barre
Nous soit enfin prise des mains !… J’ai vu glisser dans l’huile sainte les grandes oboles ruisselantes de l’horlogerie céleste,
De grandes paumes avenantes m’ouvrent les voies du songe insatiable,
Et je n’ai pas pris peur de ma vision, mais m’assurant avec aisance dans le saisissement, je tiens mon œil ouvert à la faveur immense, et dans l’adulation.
Seuil de la connaissance ! Avant-seuil de l’éclat !… Fumées d’un vin qui m’a vu naître et ne fut point ici foulé.
La mer elle-même comme une ovation soudaine ! Conciliatrice, ô Mer, et seule intercession !… Un cri d’oiseau sur les récifs, la brise en course à son office,
Et l’ombre passe d’une voile aux lisières du songe…
Je dis qu’un astre rompt sa chaîne aux étables du Ciel. Et l’étoile apatride chemine dans les hauteurs du Siècle vert… Ils m’ont appelé l’Obscur et mon propos était de mer.
*
révérence à ton dire, Pilote. Ceci n’est point pour l’œil de chair,
Ni pour l’œil blanc cilié de rouge que l’on peint au plat-bord des vaisseaux. Ma chance est dans l’adulation du soir et dans l’ivresse bleu d’argus où court l’haleine prophétique, comme la flamme de feu vert parmi la flore récifale.
Dieux ! Nul besoin d’arômes ni d’essences sur les réchauds de fer, à bout de promontoires,
Pour voir passer avant le jour, et sous ses voiles déliés, au pas de sa féminité, la grande aube délienne en marche sur les eaux…
– Toutes choses dites dans le soir et dans l’adulation du soir.
Et toi, qui sais, Songe incrée, et moi, crée, qui ne sais pas, que faisons-nous d’autre, sur ces bords, que disposer ensemble nos pièges pour la nuit ?
Et Celles qui baignent dans la nuit, au bout des îles à rotondes,
Leurs grandes urnes ceintes d’un bras nu, que font-elles d’autres, ô pieuses, que nous-mêmes ?… Ils m’ont appelé l’Obscur et j’habitais l’éclat.
La lecture est suivie par une présentation de Maria Guba en deux temps : 1°) une introduction à son mémoire ; 2°) sur mon invitation une situation clinique empruntée à son expérience auprès d’un groupe de médiation culturelle.
Vous pouvez lire le commentaire intéressant d’Amers de Saint-John Perse par Albert Henry, lisible ici.