Le pays de mes origines se tient dans la nuit sexuelle

Scène originaire et recherche en psychologie interculturelle

Notre séminaire se range sous l’intitulé de « psychologie clinique psychanalytique parcours interculturel ». Pour ma part, absolument tous les termes comptent. Nous aurons l’occasion de le vérifier maintes fois cette année. Puisqu’il s’agit de notre première rencontre aujourd’hui, je prends assez spontanément les choses sous l’angle du point de départ. Un élément qui paraît intéressant de souligner, c’est le Choix de votre sujet de mémoire. Sans doute, ce choix s’est-il négocié dans la rencontre entre votre désir et les attentes de l’université (attentes réelles et attentes fantasmées). Le chercheur ou l’apprenti chercheur parle déjà de lui dans sa recherche, fût-elle présentée comme la plus objective.

Je formule dans ma langue, les thématiques qui m’intéressent :

  • Le processus culturel (kulturarbeit) qui conduit à la production de nouvelles religions ;
  • Les conversions religieuses ;
  • Les affiliations idéologiques ;
  • Les réinventions (revendicatives) de soi : coming out, transsexualisme, etc. ;
  • Les composantes culturelles du meurtre ;
  • Le djihadisme ; etc.

En parlant des thématiques qui m’intéressent, c’est un peu de moi que je parle. Je prends cette idée très au sérieux. Et je fais l’hypothèse qu’il en va de même pour mes collègues chercheurs ou les étudiants, auteurs de mémoires de recherche. J’invite ainsi chacun à travailler autour des questions qui l’intéressent personnellement, fût-ce la première question qui leur traverserait l’esprit : ça me paraîtra d’emblée pertinent d’un certain point de vue. Georges Devereux le dit à sa manière dans un chapitre intitulé « la condition humaine et l’auto-pertinence de la recherche » : « Toute recherche est auto-pertinente sur le plan inconscient, si éloigné du Soi que son sujet puisse paraître au niveau manifeste ». Que ce soit « auto-pertinent sur le plan inconscient » est une chose. Reste maintenant à s’assurer que ce soit également pertinent sur le plan de la recherche en sciences humaines. C’est surtout de ça que l’université s’inquiète.

Un certain nombre d’entre vous souhaite travailler autour de questions qui ont trait à la figure du Migrant ou à celle de l’Étranger, celui dont la migration dessine un trajet allant d’un point d’origine à un point de destination. J’attire votre attention sur une banalité, peut-être : puisque nous sommes tous des mammifères, nous avons tous en commun d’avoir pour lieu de nos origines l’utérus d’un autre mammifère qui nous précédait dans le monde, et que souvent, mais pas toujours – tant s’en faut – l’on nomme « maman ». Nous partageons en outre une destination commune : nous mourrons tous, la Mort est notre ultime demeure. Le chemin à parcourir est mal connu, la ligne d’arrivée est pourtant certaine.

La question du lieu de nos origines est une question centrale dans la clinique psychanalytique tant elle semble donner de profondeur à l’existence humaine. Freud a construit le concept de « scène primitive » (que l’on appelle aussi « scène originaire »). Cette scène a la texture d’un fantasme, c’est-à-dire d’une représentation largement imaginaire, mais qui structure le rapport d’un sujet à son monde. Il faut bien remarquer qu’il n’est aucunement besoin que cette scène des origines fasse l’objet d’un souvenir. Par exemple, je peux tout à fait me figurer la première rencontre de mes parents (et pourtant, je vous assure que je n’y étais pas), je peux me figurer les raisons qui ont conduit à ma venue au monde, je peux jeter un œil par une serrure imaginaire sur l’étreinte féconde entre mes parents, étreinte qui présida à ma venue au monde. Je me peux me représenter ce que Pascal Quignard appelle la nuit sexuelle, c’est-à-dire une scène dont il est certain que je suis absent, parce que je n’étais pas encore au monde, et qui est une scène absolument nécessaire et déterminante de ma présence au monde. Je ne peux évidemment que me l’imaginer. Quignard encore : « La scène primitive figure le seul coït forcément fécond puisque c’est le fécondé qui le rêve » (La nuit sexuelle, p. 21).

Ces scènes primitives peuvent tout à fait s’alimenter au discours que les adultes ont tenu devant moi et à partir duquel j’ai fait le miel de mes fantasmes originaires : je ne sais d’ailleurs pas bien dire si ce que je tiens pour d’authentiques souvenirs ne sont pas reconstruits a posteriori sur la base de ce que j’ai entendu dire à propos de cette époque lointaine de ma vie. Saint-Augustin se casse les dents sur cette question des origines et dit tout simplement : ego non memini, « moi, je ne me souviens pas ». Je ne me souviens pas de ma sortie de l’utérus, je ne me souviens pas de ma vie intra-utérine, je ne me souviens de comment était le monde avant que j’y sois.

Sentez combien ces scènes imaginées de nos origines peuvent structurer, configurer notre rapport au monde : « je n’étais pas désiré », « je suis le fruit d’un viol de guerre », « ma naissance a obligé ma famille à fuir son pays pour me protéger », « j’ai été abandonné faute que mes parents puissent subvenir à mes besoins », « grâce à ma naissance, mes parents ont touché les allocs », « mes parents ont fait appel à la fécondation in vitro pour me faire », « mes parents m’ont adopté dans un orphelinat de Roumanie mais je suis sûr que mes origines renvoient à la roulotte d’une famille tsigane », « je tiens mon prénom d’un arrière-grand-père mort à la guerre », etc.

Il n’est pas impossible que les mythes des origines que se donnent les sociétés jouent la même fonction, que les fantasmes des origines pour les êtres parlants qui composent ces sociétés.

La scène féconde dans laquelle je m’origine est une scène d’où je fus paradoxalement absent. Cette scène et moi sommes étrangers l’un à l’autre. De même que le pays que le migrant laisse derrière lui, agence une trace imaginaire, un pays fantasmé duquel l’émigré est désormais absent.

Freud est connu pour avoir écrit deux fictions scientifiques (je dis presque science-fiction) : le mythe de Totem et tabou et le mythe de Moïse l’égyptien. Je vous invite vivement à vous y intéresser. Dans le second, il se pose la question : et si Moïse, figure centrale du judaïsme autour de laquelle les juifs se constituent comme peuple, et si Moïse n’avait pas été juif mais égyptien. En somme, qu’est-ce que ça changerait s’il s’avérait que Moïse était en fait étranger à « son » peuple ? Ce autour de quoi tournent les mythes de Freud, c’est ce nœud aux origines de l’humain, nœud où il faut bien qu’à un moment il y ait un ancêtre tellement éloigné de nous qu’il a nécessairement le statut d’étranger ou d’énigme. L’australopithèque Lucy est l’ancêtre de l’homo sapiens, mais elle ne fut pas homo sapiens (que l’individu Lucy n’ait peut-être jamais été mère importe peu au mythe). Remus et Romulus étaient les ancêtres mythiques aux origines de Rome, mais ils n’étaient pas Romains (et encore moins Italiens) : ils tétaient les mamelles de la louve (de la lupa, c’est-à-dire de la prostituée), le mythe fondateur de l’Empire romain pense le peuple comme fils et filles de pute, comme fils et filles du viol mythique d’une vierge taboue de la déesse Foyer (Rhea Silvia) par le dieu Guerre (Mars).

A. Mary
Toulouse, le 13 octobre 2017

Bibliographie conseillée :

Freud, L’homme Moïse et la religion monothéiste

Freud, Totem et tabou

Laplanche et Pontalis, Fantasme originaire, Fantasme des origines, Origines du fantasme

Kenzaburo Oe, Dîtes-nous comment survivre à notre folie

Quignard, La nuit sexuelle

Quignard, Le sexe et l’effroi